Prologue : Nuit

 Notes :
Snow Bloody : nom inventé, cette drogue est fictive.
Shinigami : littéralement en japonais « dieu de la mort ».
Proie : le nom donné, dans cette fiction, aux personnes tuées par les Shinigami.

L’ombre furtive s’approcha des remparts, elle était là, il en avait la certitude. Elle s’était enfin décidée à venir malgré des jours d’hésitations et encore maintenant, il ne douta pas que son cœur était tiraillé entre l’envie de savoir et celle de fuir ces lieux hostiles. L’espace d’une seconde, un doux sourire se posa sur ses lèvres mais il disparut en un battement de cils, laissant place à un visage impassible car ce ne fut pas le moment, pour lui, de montrer son ancien souvenir.

Les minutes passèrent tandis qu’un souffle glacial mordit le château et ses ruines, faisant s’onduler l’herbe. Il voulait la torturer encore un peu, juste pour fignoler la préparation de leurs retrouvailles, distillant goutte par goutte les défenses de la jeune femme. Depuis le temps qu’il attendait ce moment, il se devait de montrer une certaine assurance qu’il n’avait pas du temps de son vivant.

Soupirant d’aise, il entama un mouvement dans sa direction tout en gardant ses sens sur le qui-vive, néanmoins il apprécierait que leur entrevue ne soit dérangée par un quelconque importun. Et d’une marche légère, il se rapprocha d’elle, réduisant par ses pas la distance qui séparait leurs deux corps désuni depuis si longtemps. Au fur et à mesure de son avancement, la force du vent augmentait graduellement comme si le souffle façonnait son entrée.

Seule, debout sur les remparts du château, elle attendait une réponse. Une réponse qui la blessera sans nul doute. L’air balaya la pierre, la faisant frissonner. Son cœur s’accélérait, elle qui n’était pas cardiaque allait finir par le devenir. Puis une nouvelle bourrasque la heurta violemment et lui fit perdre l’équilibre.
Quand soudain, le vent se tut. Un lourd et assourdissant silence s’installa dans la plaine, même cet agaçant croassement de corbeau s’était étouffé dans le décor nocturne. Le temps semblait s’être figé.

Lentement et par fragments, un ensemble de fleurs se composa à ses pieds comme par magie. Étonnée de cet évènement, elle le ramassa avec précaution. La clarté de la nuit lui permit de voir précisément le branchage qu’elle tenait dans ses mains. A sa grande surprise, il s’agissait d’une petite branche de cerisier parsemée de fleurs écloses et de quelques boutons.
Une nouvelle bourrasque meurtrit le lieu dévasté mais cette fois-ci la secousse était différente et paralysa la femme qui tenait toujours le rameau. Ce vent assez doux se mit à tourbillonner autour d’elle et des pétales rosés se mirent à nager dans le courant des cercles d’air. Peu à peu, certains se rassemblèrent face à elle et commencèrent à former une silhouette, humaine et légèrement plus grande qu’elle. Puis les fleurs troquèrent leur blanc ensanglanté contre une couleur chair. Comme une naissance, il se matérialisa ainsi sous ses yeux.

Manteau noir contre veste beige.

Toujours emprisonnés dans la colonne d’air où les pétales caressaient leurs silhouettes, ils se fixèrent, l’un froid et l’autre choquée. Alors un murmure à peine audible franchit les lèvres du jeune homme.

– « Cela faisait si longtemps…Mademoiselle. »

Le froid de ce mois hivernal fit apparaître son souffle tandis que la neutralité du ton de cette phrase heurta douloureusement le cœur de la jeune femme.

Tout avait commencé, il y a plusieurs mois. Le passé auquel il tenait et haïssait à la fois refit surface lorsque suite à d’étranges évènements il se devait de protéger ce qu’il détestait. Il pensait que son ancienne vie était enterrée, que rien ne pourrait le faire désobéir aux ordres de sa destinée ou devrait-on dire de son nouveau statut. Et pourtant, il allait devoir rouvrir les blessures qui ont causé sa perte et déchéance.

Marchant dans l’une des rues de la basse-ville faiblement éclairée par quelques enseignes, une masse le heurta en sortant d’une petite passerelle sur sa droite. La chose semblait tanguer sur place et le poussa molestement en marmonnant quelques jurons. A son apparence, on pouvait y voir un jeune drogué, le teint maladif, les cernes noires, les vêtements crasseux et l’odeur âcre qu’il dégageait montrait qu’il ne vivait que pour sa petite dose quotidienne. Mais la preuve incontestable fut la présence d’une marque bleu sur le contour des yeux et sur les tempes dut à la dépendance de Snow Bloody, une drogue devenu populaire ces dernières années. Rapidement, la substance devenait vitale pour eux jusqu’à qu’ils meurent d’une overdose ou de faim par le fait qu’ils finissaient par se nourrir exclusivement de cette poudre.

Une mort pitoyable du point de vue de certains de ses collègues. Les humains sont faibles et ignorants. S’enfermant chaque jour dans une routine ennuyeuse et le soir venu, une fois la porte du logis franchie, ils s’enferment dans le petit monde qu’est leur famille. Ils se persuadent que rien ne peut leurs arriver, que la douleur et la mort n’arrivent qu’aux autres. Jusqu’à que celles-ci abattent leurs haches aiguisées sur leurs misérables têtes.

Il aurait continué sa route si le débris qu’il l’avait bousculé ne le retenait pas par la manche. Son regard azur croisa alors des pupilles grises où il ne pouvait y lire qu’obsession, faim et mort. Un regard où la vie s’était estompée au fil des injections. Le cadet ne souhaitait qu’une chose, une chose que son aîné allait lui offrir.
Tenu toujours par le poignet, il guida le jeune vers un petit square situé à quelques rues du lieu de leur rencontre. En cette nuit de printemps, la température était très fraîche et le parc semblait avoir des difficultés à se réveiller de son sommeil hivernal.
Ils s’arrêtèrent près d’un prunier dont les boutons refusaient encore de s’ouvrir. Ce fut à ce moment-là que le plus jeune lâcha sa prise sur le bras secoureur. A quelques centimètres de l’autre, aucun de deux ne semblait vouloir réduire la distance entre leurs corps. Les secondes passèrent tandis qu’ils apprenaient à se connaître, répartissant les rôles avant de jouer la scène finale et ce juste en plongeant dans le regard du partenaire. Une fois décidés, l’aîné enlaça son cadet qui ferma les yeux sous l’étreinte.

Un petit moment de flottement et le plus jeune glissa contre le corps de son sauveur, son propre corps s’effondrant sur le sol… sans vie.

Quel fut son souhait ? Sentir une dernière fois la chaleur d’une étreinte et mourir loin du regard des autres. Comme par hasard, ils se sont croisés ; comme par hasard, un square tranquille ne se trouvait pas loin. Mais surtout la providence autorisa la partie dissimulée du sauveur à réagir à cette demande. Pures coïncidences ou Destin ?

S’agenouillant près du cadavre, Yoru le regarda froidement celui-ci. Mais un léger malaise l’étreignait car l’autre face de son être fut touchée par le regard de l’adolescent. « Il » avait repris le contrôle de son corps afin d’exaucer l’ultime souhait du jeune homme. L’un contre l’autre, des images avaient traversé son esprit : la vie d’un fils d’une famille aisée rongé par la maladie et qui était condamné à mourir très jeune. Puis la tentative d’échapper à la douleur croissante grâce à la Snow Bloody qui le mettait dans un état végétatif. Et un soir de printemps, un de ceux qui apposent la mort croisa son chemin. Il lui a suffi d’un instant pour comprendre la vérité sur l’inconnu qu’il avait bousculé exactement comme un animal sent venir sa propre mort. Un dernier regard avant de mettre l’habit de cérémonie, l’un en tant que Proie l’autre en tant que Shinigami. Et le second absorba l’âme du premier.
Yoru fixa ses mains, il sentit l’âme du jeune homme circuler à l’intérieur de ses veines, au chaud et à l’abri de toute tentative d’absorption démoniaque. Ce soir, il avait utilisé une méthode agréable envers la Proie pourtant il était tout aussi capable de tuer avec moins de délicatesse. L’âme étant immortelle, certains shinigami s’en servent comme arme en la soumettant à leurs pouvoirs, pire d’autres s’en nourrissent même. Et quelques-uns, semblables à des employés, agissent comme des prêtres. Chaque humain a une espérance de vie différente et une fois que celle-ci est achevé, aussi courte fut-elle, ces derniers shinigami doivent récupérer l’âme du défunt pour qu’elle puisse être jugée et par la suite pouvoir se réincarner à nouveau.

Le monde des morts est régit par la Milice, ces shinigami s’assurent que l’équilibre avec le monde des vivants soit constant. Ils sont même ceux, voir les seuls, qui ont le plus de compassion envers les humains. Yoru travaillait parfois eux mais n’appartenait pas à leur rang. Le passé de son ancienne vie avait laissé des cicatrices beaucoup trop douloureuses pour qu’il puisse refaire, à présent mort, le même genre de métier qu’il faisait lors de son vivant.

Lentement l’aurore apparaissait, une nouvelle journée commença. Une de plus pour son éternité.
Un bruit sec se fit entendre suivi par un bruit de pas sur l’herbe légèrement humide, sa compagne l’avait rejoint.

– « Maître, que fait-on de son corps ? » Demanda-t-elle avec calme.

Yoru fixa le soleil en train de naître à l’horizon, ses fragiles rayons illuminant la surface de la mer encore sombre. De son vivant, il avait contemplé souvent ce spectacle et cela était bien la seule chose qui n’avait pas changé. Il avait bien entendu la question de la démone mais le devenir du cadavre lui était totalement indifférent. Non pas qu’il soit cruel mais la vie, les sentiments, il les avait enfermé avec sa personnalité d’antan dans la partie la plus profonde de son cœur. Et même si ils refaisaient surface par moments, jamais il ne les laissait trop longtemps en liberté.

Une fine main effleura la sienne, l’invitant à partir. En tant que noctambules, il fut temps pour eux de dormir. Un sommeil sans rêves, une vie sans lumière, il était bien devenu le contraire de son vivant. Mais tout ceci allait peut-être de nouveau changer.

to be continued

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site vous est proposé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :