Prologue : Nuit

 Notes :
Snow Bloody : nom inventé, cette drogue est fictive.
Shinigami : littéralement en japonais « dieu de la mort ».
Proie : le nom donné, dans cette fiction, aux personnes tuées par les Shinigami.

L’ombre furtive s’approcha des remparts, elle était là, il en avait la certitude. Elle s’était enfin décidée à venir malgré des jours d’hésitations et encore maintenant, il ne douta pas que son cœur était tiraillé entre l’envie de savoir et celle de fuir ces lieux hostiles. L’espace d’une seconde, un doux sourire se posa sur ses lèvres mais il disparut en un battement de cils, laissant place à un visage impassible car ce ne fut pas le moment, pour lui, de montrer son ancien souvenir.

Les minutes passèrent tandis qu’un souffle glacial mordit le château et ses ruines, faisant s’onduler l’herbe. Il voulait la torturer encore un peu, juste pour fignoler la préparation de leurs retrouvailles, distillant goutte par goutte les défenses de la jeune femme. Depuis le temps qu’il attendait ce moment, il se devait de montrer une certaine assurance qu’il n’avait pas du temps de son vivant.

Soupirant d’aise, il entama un mouvement dans sa direction tout en gardant ses sens sur le qui-vive, néanmoins il apprécierait que leur entrevue ne soit dérangée par un quelconque importun. Et d’une marche légère, il se rapprocha d’elle, réduisant par ses pas la distance qui séparait leurs deux corps désuni depuis si longtemps. Au fur et à mesure de son avancement, la force du vent augmentait graduellement comme si le souffle façonnait son entrée.

Seule, debout sur les remparts du château, elle attendait une réponse. Une réponse qui la blessera sans nul doute. L’air balaya la pierre, la faisant frissonner. Son cœur s’accélérait, elle qui n’était pas cardiaque allait finir par le devenir. Puis une nouvelle bourrasque la heurta violemment et lui fit perdre l’équilibre.
Quand soudain, le vent se tut. Un lourd et assourdissant silence s’installa dans la plaine, même cet agaçant croassement de corbeau s’était étouffé dans le décor nocturne. Le temps semblait s’être figé.

Lentement et par fragments, un ensemble de fleurs se composa à ses pieds comme par magie. Étonnée de cet évènement, elle le ramassa avec précaution. La clarté de la nuit lui permit de voir précisément le branchage qu’elle tenait dans ses mains. A sa grande surprise, il s’agissait d’une petite branche de cerisier parsemée de fleurs écloses et de quelques boutons.
Une nouvelle bourrasque meurtrit le lieu dévasté mais cette fois-ci la secousse était différente et paralysa la femme qui tenait toujours le rameau. Ce vent assez doux se mit à tourbillonner autour d’elle et des pétales rosés se mirent à nager dans le courant des cercles d’air. Peu à peu, certains se rassemblèrent face à elle et commencèrent à former une silhouette, humaine et légèrement plus grande qu’elle. Puis les fleurs troquèrent leur blanc ensanglanté contre une couleur chair. Comme une naissance, il se matérialisa ainsi sous ses yeux.

Manteau noir contre veste beige.

Toujours emprisonnés dans la colonne d’air où les pétales caressaient leurs silhouettes, ils se fixèrent, l’un froid et l’autre choquée. Alors un murmure à peine audible franchit les lèvres du jeune homme.

– « Cela faisait si longtemps…Mademoiselle. »

Le froid de ce mois hivernal fit apparaître son souffle tandis que la neutralité du ton de cette phrase heurta douloureusement le cœur de la jeune femme.

Tout avait commencé, il y a plusieurs mois. Le passé auquel il tenait et haïssait à la fois refit surface lorsque suite à d’étranges évènements il se devait de protéger ce qu’il détestait. Il pensait que son ancienne vie était enterrée, que rien ne pourrait le faire désobéir aux ordres de sa destinée ou devrait-on dire de son nouveau statut. Et pourtant, il allait devoir rouvrir les blessures qui ont causé sa perte et déchéance.

Marchant dans l’une des rues de la basse-ville faiblement éclairée par quelques enseignes, une masse le heurta en sortant d’une petite passerelle sur sa droite. La chose semblait tanguer sur place et le poussa molestement en marmonnant quelques jurons. A son apparence, on pouvait y voir un jeune drogué, le teint maladif, les cernes noires, les vêtements crasseux et l’odeur âcre qu’il dégageait montrait qu’il ne vivait que pour sa petite dose quotidienne. Mais la preuve incontestable fut la présence d’une marque bleu sur le contour des yeux et sur les tempes dut à la dépendance de Snow Bloody, une drogue devenu populaire ces dernières années. Rapidement, la substance devenait vitale pour eux jusqu’à qu’ils meurent d’une overdose ou de faim par le fait qu’ils finissaient par se nourrir exclusivement de cette poudre.

Une mort pitoyable du point de vue de certains de ses collègues. Les humains sont faibles et ignorants. S’enfermant chaque jour dans une routine ennuyeuse et le soir venu, une fois la porte du logis franchie, ils s’enferment dans le petit monde qu’est leur famille. Ils se persuadent que rien ne peut leurs arriver, que la douleur et la mort n’arrivent qu’aux autres. Jusqu’à que celles-ci abattent leurs haches aiguisées sur leurs misérables têtes.

Il aurait continué sa route si le débris qu’il l’avait bousculé ne le retenait pas par la manche. Son regard azur croisa alors des pupilles grises où il ne pouvait y lire qu’obsession, faim et mort. Un regard où la vie s’était estompée au fil des injections. Le cadet ne souhaitait qu’une chose, une chose que son aîné allait lui offrir.
Tenu toujours par le poignet, il guida le jeune vers un petit square situé à quelques rues du lieu de leur rencontre. En cette nuit de printemps, la température était très fraîche et le parc semblait avoir des difficultés à se réveiller de son sommeil hivernal.
Ils s’arrêtèrent près d’un prunier dont les boutons refusaient encore de s’ouvrir. Ce fut à ce moment-là que le plus jeune lâcha sa prise sur le bras secoureur. A quelques centimètres de l’autre, aucun de deux ne semblait vouloir réduire la distance entre leurs corps. Les secondes passèrent tandis qu’ils apprenaient à se connaître, répartissant les rôles avant de jouer la scène finale et ce juste en plongeant dans le regard du partenaire. Une fois décidés, l’aîné enlaça son cadet qui ferma les yeux sous l’étreinte.

Un petit moment de flottement et le plus jeune glissa contre le corps de son sauveur, son propre corps s’effondrant sur le sol… sans vie.

Quel fut son souhait ? Sentir une dernière fois la chaleur d’une étreinte et mourir loin du regard des autres. Comme par hasard, ils se sont croisés ; comme par hasard, un square tranquille ne se trouvait pas loin. Mais surtout la providence autorisa la partie dissimulée du sauveur à réagir à cette demande. Pures coïncidences ou Destin ?

S’agenouillant près du cadavre, Yoru le regarda froidement celui-ci. Mais un léger malaise l’étreignait car l’autre face de son être fut touchée par le regard de l’adolescent. « Il » avait repris le contrôle de son corps afin d’exaucer l’ultime souhait du jeune homme. L’un contre l’autre, des images avaient traversé son esprit : la vie d’un fils d’une famille aisée rongé par la maladie et qui était condamné à mourir très jeune. Puis la tentative d’échapper à la douleur croissante grâce à la Snow Bloody qui le mettait dans un état végétatif. Et un soir de printemps, un de ceux qui apposent la mort croisa son chemin. Il lui a suffi d’un instant pour comprendre la vérité sur l’inconnu qu’il avait bousculé exactement comme un animal sent venir sa propre mort. Un dernier regard avant de mettre l’habit de cérémonie, l’un en tant que Proie l’autre en tant que Shinigami. Et le second absorba l’âme du premier.
Yoru fixa ses mains, il sentit l’âme du jeune homme circuler à l’intérieur de ses veines, au chaud et à l’abri de toute tentative d’absorption démoniaque. Ce soir, il avait utilisé une méthode agréable envers la Proie pourtant il était tout aussi capable de tuer avec moins de délicatesse. L’âme étant immortelle, certains shinigami s’en servent comme arme en la soumettant à leurs pouvoirs, pire d’autres s’en nourrissent même. Et quelques-uns, semblables à des employés, agissent comme des prêtres. Chaque humain a une espérance de vie différente et une fois que celle-ci est achevé, aussi courte fut-elle, ces derniers shinigami doivent récupérer l’âme du défunt pour qu’elle puisse être jugée et par la suite pouvoir se réincarner à nouveau.

Le monde des morts est régit par la Milice, ces shinigami s’assurent que l’équilibre avec le monde des vivants soit constant. Ils sont même ceux, voir les seuls, qui ont le plus de compassion envers les humains. Yoru travaillait parfois eux mais n’appartenait pas à leur rang. Le passé de son ancienne vie avait laissé des cicatrices beaucoup trop douloureuses pour qu’il puisse refaire, à présent mort, le même genre de métier qu’il faisait lors de son vivant.

Lentement l’aurore apparaissait, une nouvelle journée commença. Une de plus pour son éternité.
Un bruit sec se fit entendre suivi par un bruit de pas sur l’herbe légèrement humide, sa compagne l’avait rejoint.

– « Maître, que fait-on de son corps ? » Demanda-t-elle avec calme.

Yoru fixa le soleil en train de naître à l’horizon, ses fragiles rayons illuminant la surface de la mer encore sombre. De son vivant, il avait contemplé souvent ce spectacle et cela était bien la seule chose qui n’avait pas changé. Il avait bien entendu la question de la démone mais le devenir du cadavre lui était totalement indifférent. Non pas qu’il soit cruel mais la vie, les sentiments, il les avait enfermé avec sa personnalité d’antan dans la partie la plus profonde de son cœur. Et même si ils refaisaient surface par moments, jamais il ne les laissait trop longtemps en liberté.

Une fine main effleura la sienne, l’invitant à partir. En tant que noctambules, il fut temps pour eux de dormir. Un sommeil sans rêves, une vie sans lumière, il était bien devenu le contraire de son vivant. Mais tout ceci allait peut-être de nouveau changer.

to be continued

Prologue : Il est temps de faire un choix.

<< Le temps imparti est presque écoulé, aussi elle savoure cet instant où elle est seule maîtresse de ses pensées. Elle se souvient de comment son calvaire a commencé et tente de trouver une réponse à : « Et maintenant, que vais-je faire ? » >>

Allongée dans le lit, à l’abri sous les couvertures, j’attends que le jour se lève. J’ignore depuis combien de temps je garde les yeux ouverts, je sais seulement que cela fait plusieurs jours que cette habitude s’est installée. Peut-être s’était-elle enclenché au moment où je réalisai qu’il ne me restait presque plus de temps. Bientôt tous les cauchemars et toutes les larmes s’effaceront.

Cette nuit je n’ai pas fermé la fenêtre et la morsure du vent vient érafler mon visage. Ce matin, le ciel est entièrement recouvert d’épais nuages et plus les minutes passent, plus ceux-ci prennent une teinture de gris bleuté. Dans les bois qui entourent l’immeuble, j’entends des oiseaux acclamer la vie, leurs vies. Aussi courtes soient-elles. Mais qui suis-je pour les juger ? J’avoue qu’intérieurement je les envies. Cela fait plus d’une année que Killia s’est réveillée, là, à l’intérieur de moi. Et depuis ce jour, elle dévore le moindre de mes sentiments et se délecte du temps que je possède. Celui-ci s’amenuise au fil de ses attaques, s’effrite à chacun de ses mots. Elle n’a jamais eu de considération envers l’hôte que je suis, ni envers mes prédécesseurs. Voilà plusieurs vies que ce schéma cyclique perdure et il continuera jusqu’à que mon âme s’épuise et disparaisse. Oui, les âmes des Faucheurs agissent comme un cancer, ils ont besoin d’humains qui feront office de cellule-hôte et ils contamineront insidieusement le moindre atome de leurs êtres jusqu’à que leurs espérances soient entièrement ingurgitées. Alors la Porte du Néant apparaîtra et signera la défaite de l’hôte. Son âme sera aspirée à l’intérieur, son cœur et sa mémoire deviendront des pages vierges et ainsi l’âme du Faucheur pourra prendre l’entière possession du corps devenu une coquille vide. Il était l’enjeu du pari.

Une seule chose peut stopper cette gangrène. On l’appelle la Source, elle est propre à chaque Faucheur. Elles peuvent être une pensée, un souhait, une obsession mais la majorité sont des personnes. Eux-seuls sont capables de libérer l’être humain de l’emprise de l’Original, l’autre nom de l’âme des Faucheurs. Cela semble facile mais il ne faut pas si fier, rare sont les fois où nous sommes sauvés et quand bien même ce ne sera que le répit d’une vie.
La pensée populaire de « notre » monde nous nommes communément les Faucheurs, il ne différencie pas l’hôte du contaminateur. Pour ma part, j’éprouve maintenant moins de rage à porter ce qualificatif qu’il y a 600 ans. Déjà six siècles que je ne me suis pas réincarnée en arbre ou en oiseau, que mon âme – non – que les essences de vies qui la forment n’ont pu rejoindre des éléments naturels.

Comme comparatif, je dirais que tout ceci est à l’égal d’un jeu vidéo excepté que vous recommencez sans cesse la même partie avec le même avatar. La seule variation est la durée entre le début et la finalité cependant cette donnée dépend de la volonté de l’être humain condamné. La force de l’Hôte est le résultat de la mise de ses vingt premières années, tout se joue durant ce laps de temps au cours duquel nous menons une existence ordinaire où le monde est tel que les livres et nos parents le décrivent. Une vie déjà remplie de rires et de pleurs, de colères aussi et de doutes. Une vie qui évolue ou bascule au fil des évènements qu’elle traverse.

Et un jour, tout se brise.

La vérité sur soi-même et sur le monde qui nous encercle éclate à notre visage. Dans un premier temps, j’ai essayé vainement de me raccrocher à l’innocence que l’on m’avait arraché. Ce fut un échec. Je ne pouvais rien effacer, ni l’intense douleur que j’ai ressentie ce jour-là, ni la présence de Killia. Ce rite de passage est en réalité une duperie pour nous les Hôtes. Passé le vingtième anniversaire, les particules qui forment l’âme du Faucheur sortent de leurs latences et s’agitent. Elles attendent le bon moment pour sortir, elles scrutent l’instant où une douleur insurmontable viendra briser l’infecté et de cette faille surgira l’Original.

Je me rappelle encore du jour où je suis devenu une Faucheuse. Après qu’il m’est avoué tout ce qu’il avait sur le cœur, je me suis enfuie. J’ai couru longtemps. J’avais tellement mal. Mes larmes et la pluie m’ont aveuglée et je n’ai pas vue la voiture. J’en garde un vague souvenir mais mon corps se souvient du choc. Quand j’ai ouvert les yeux, je me suis vue étendue par terre, écorchée de partout, les jambes blessées et le sang qui coulait de ma tête. Je n’étais plus dans mon corps, juste debout à côté. J’ai levé le regard et cru voir mon reflet l’espace d’un instant sauf que ma personne arborait un sourire satisfait. Elle s’est avancée, a enjambé mon cadavre et m’a enlacé. Elle avait aussi ma voix, je croyais que j’étais devenu folle. Son timbre était étonnement doux et moqueur. Elle murmurait de ne pas m’inquiéter, que tout était enfin fini. En réalité, tout allait commencer.
Des témoins de l’accident ont appelés les secours et après quelques heures à être coincée dans une salle opératoire, j’ai survécu. Il y a plus de peur que de mal. Un peu plus de deux mois après, je suis sortie mais je n’avais aucun endroit où me réfugier. J’étais partie sur un coup de tête, pour le rejoindre à 1200 km de chez moi. L’idiote, certes amoureuse mais je n’avais pas l’air fine ! Je me retrouvais seule dans une ville que je ne connaissais pas et sans un toit où dormir. Je me suis alors installée dans un hôtel avec le peu d’économie présente sur mon compte. Cet établissement n’existe plus et j’en suis l’unique responsable. Je n’arrivais plus à trouver le sommeil, je redoutais les venues de Killia. Durant l’hospitalisation, les médicaments m’aidaient à la supporter.

Et lors d’une nuit de démence, elle traversa la limite qui nous séparait et prît le contrôle de mon corps. Le reste se déroula comme dans un rêve. Devenu spectatrice, je la regardais prendre ses aises à se préparer, à s’habiller et remettre en ordre la chambre. Ma valise en main, elle a payé le séjour en feintant avec beaucoup d’émotions une urgence familiale. Une fois dehors, elle a fourré mes affaires dans la première poubelle car tout ce dont elle avait besoin était mes papiers, rien d’autre. Camouflée dans une ruelle, elle tendit la main et l’hôtel se transforma en un immense brasier. Ce sont deux cents quatorze personnes qui furent tuées. J’entendais tout, je voyais tout mais je ne pouvais agir. Cet enfer se serait étendu sans l’intervention de personnes que je connaissais que trop bien. Ma mémoire n’étant plus scellée, les souvenirs de mes anciennes vies me dictèrent tout ce que je savais sur ces inconnus qui combattaient pour m’arrêter.
Lorsque je repris mes esprits, je reposais contre le torse de Seb, ses puissants bras m’empêchant de fuir. Ces cinq présences apaisaient tout mon être. Depuis je vis auprès d’eux bien que je sois une Faucheuse.
Mais j’étais incomplète, je ne me rappelais pas comment déployer l’Entrave. L’Entrave scelle un lieu devenu un champ de bataille. Grâce à lui nous excluions les personnes extérieurs et ceux qui se retrouvent tout de même enfermés sont appelés les Innocents. Il est parfois plus facile de protéger des inconnus. Le plus étrange est que nous seuls, les Faucheurs, sommes dépositaire de l’Entrave et l’énergie qui nous permet de l’étendre est tout simplement celle que nous provoque la Source. Comme si malgré le malheur que nous répandions, nous avions encore une once d’humanité.

J’ai de nouveau le souffle coupé et je sens l’énergie de Killia presser ma poitrine. Elle va bientôt se réveiller et ce moment où je suis seul maître de mon corps s’estompe. Depuis plusieurs jours, cette sourde douleur située dans mon dos est constante et dans peu de temps, je ne pourrais plus retenir mes ailes ni ma faim.
Arriver à se nourrir de l’aura des vivants et de l’âme des morts, dans un sens je ne suis pas si différente du shinigami Yoru. Cet homme aussi porte un pêché dont le poids est semblable au mien. Sa croix était devenue trop lourde alors il l’a brûlé, à présent il paye le prix. Un matin en rentrant d’un travail, il m’a confié ces dires.

« – Il te reste encore une chance de t’en sortir car contrairement à moi tu es en vie. Je sais que cela est risqué mais tu devrais lui parler et lui dire toute la vérité. Sur toi, sur ce qui s’est passé cette année et sur lui. Lui qui sans le savoir est devenu plus qu’un simple humain, sur ce que cela signifie d’être la Source d’un Faucheur. Peut-être va-t-il avoir peur, te haïr ou te traiter de folle. Mais par ce biais, tu montreras à Killia que tu peux apposer tes proches choix. »

Oserais-je tout lui dire ? Quelles sont mes raisons de rester dans cette ville ? Que je n’ai rien manigancé quand nous avons rencontré ses amis dans ce bar ? Je ne pouvais deviner qu’elle était sa sœur, leurs noms sont si communs.
Au cours d’une sortie, mon cœur s’est enraillé lorsqu’une de ses amis, assise à côté de moi, à laisser s’échapper le nom de son copain. Brusquement, le contenu de ma coupe de glace était devenu le centre du monde. Je sentais le piège se refermer sur moi. Et ce qui devait se produire arriva.
Il n’a rien dit en me voyant et il n’était pas seul. Le rire de Killia résonne encore à mes oreilles. Sans rien laisser paraître et en particulier aux regards de mes amis, j’ai cédé plusieurs mois à l’Original.

En dépit de tout ceci, la puissance de mon Entrave s’est intensifiée. La Source a muté, elle n’était plus uniquement liée à lui mais au monde, son monde à lui. Le monde d’une personne est constitué de son passé et de son avenir, de ses rêves et de ses craintes, du présent dans lequel il gravite et des entités qui l’entourent.

Josh essaye souvent de connaître l’identité de ma Source, qu’il continue car cette fois – pour cette vie – je ne divulguerai rien. Par le passé, Victor et Valérie décrétèrent d’anéantir Killia lors de ses renaissances. Je ne nie pas le poids infligé par cette décision car elle les contraint à m’abattre bien que mon âme ne soit plus de ce monde. Depuis que je les fréquente, soit près de quatre siècles, le jugement dernier m’a été rendu de leurs mains à plusieurs occasions et malgré ce choix, les Gardiens cherchent toujours à déceler une solution pour suspendre ma malédiction.

Dehors, la brise est imprégnée d’humidité. La météo eu annoncée une nouvelle semaine de pluie. Doucement, je me frotte les mains engourdies par la basse température tout en faisant attention aux bandages qui les recouvrent. Ces marques datent d’un récent combat, il y a trois jours un démon nous a donné du fil à retordre. Audrey y a récité une prière des plus simples pour soigner nos blessures. Mais son effet a été inefficace sur moi. Elle a recommencé maintes fois, sans succès malgré toute sa volonté et son désespoir. A cet instant, quelque chose s’est brisé en moi et un froid glacial a enveloppé mon esprit.
Un mois et demi, c’est tout ce qu’il me restait.
Le schéma ne change jamais, au début les litanies deviendront inutiles puis je ne pourrais plus masquer mes ailes et ma fringale grignotera incessamment ma raison.

La continuité est ce que les Originaux cherchent à détruire et de ce fait les Hôtes atteignent rarement la trentaine. Sans l’aide de la Source, nous ne survivons que quelques années. Quand ai-je commencé à baisser les bras ? Je n’arrive pas à le définir, la mémoire des Faucheurs et des Gardiens sont scellées jusqu’à ce que ceux-ci se réveillent mais nous n’avons pas accès à l’entièreté de nos souvenirs. Certaines parties restent enfermées et seuls des éléments déclencheurs libèrent leurs contenus.

Je me rappelle pourtant de la première fois où j’ai pu enfanter, oui la naissance de ces jumelles avait représenté une victoire écrasante sur le souvenir de Killia. Cette euphorie était à la hauteur de celle provoquée quelques années auparavant lors de la défaite de l’Original face à l’homme qui était, à cette époque, la Source. Je n’osais croire que cela était réel, je l’avais tellement souhaité. Je crois que je mettais mise à aspirer à une vie plus lumineuse, de tirer parti des erreurs de mon long passé pour me forger un avenir que je voulais moins sombre. Ce fut aussi la première vie où je mourus de vieillesse.
Les deux vies qui suivirent celle-ci m’avaient permis d’appliquer ces bonnes résolutions et je n’avais été déçue du résultat bien que je n’y ai pas eu d’enfant. Le hasard a voulu que mon époux soit stérile et lors de l’existence suivante, ma Source était une femme. D’ailleurs ma rencontre avec elle avait failli mettre un terme à mes bonnes résolutions. J’avais été à deux doigts de la tuer. Mes amis lui ont effacé la mémoire et par la suite, nous avions finis par nous recroiser. Il lui avait fallu un peu de temps pour m’apprivoiser et il s’était avéré qu’elle était aussi merveilleuse que ces deux prédécesseurs. Eux trois avaient tenté de voir au-delà des apparences. Elle me comparait souvent à un oiseau blessé et baignant dans son sang, les promeneurs passent à côté de lui dégoutés par sa vue. Elle soupirait qu’il suffisait simplement de nettoyer son plumage pour voir apparaître une jolie corneille. De nous deux, ce fut elle la plus forte. Malgré la puissance de mes pouvoirs, ma volonté n’égalait pas la sienne, elle était capable d’affronter la vie avec ses capacités de simple humain. Elle est partie avant moi. Lui en ai-je voulu ? Oui car je suis égoïste. Je ne me souviens pas de ce que cela faisait de vivre avec l’être aimé jusqu’à la fin.
C’est comme si je visionnais le début et la fin d’un film mais que je n’arrivais qu’à entrevoir le milieu. Tout cela est frustrant au plus haut point.

Et il y a eu Lui. Notre histoire a été l’une des plus courtes et paradoxalement la plus intense. Cela avait plutôt mal commencé entre nous. Il s’était retrouvé coincé dans l’Entrave avec d’autres Innocents, le combat avait été ardu au point qu’il nous avait fallu changer de monde et on s’était tous retrouvés accidentellement séparés. J’ai passé une grande partie de mon temps à me disputer avec lui. J’essayais de me mettre à sa place, à se retrouver face à d’étranges créatures sa vision du monde s’en voyait bafoué. Soyons honnête, sarcasme devait être son deuxième nom. Il fut tellement borné que l’idée de l’abandonner dans un monde inconnu ne m’avait pas quitté avant la fin de cette expédition.
J’ai hurlé quand on a effacé leurs mémoires et qu’il s’avérait que le sort ne fonctionnait pas sur lui. Ce n’est pas commun mais il arrive que nous croisons des êtres sur lesquels le sortilège « Erase » est inefficace et généralement ces personnes sont des Sensibles, des humains avec une clairvoyance aiguë. Je comprenais mieux son comportement. Il ne ressentait aucune peur, il était juste exaspéré.
Cependant, cet incident a eu un impact positif. Il rencontrait enfin des personnes qui ne le prendraient pas pour un fou.

Au fil des semaines, son comportement changeait. Il devenait moins colérique et susceptible. Du moins, c’est ce que je croyais. Un jour, Josh a entraîné les autres dans une embuscade afin de nous rapprocher. Le déjeuner en groupe était devenu un déjeuner à deux. Ce fut à partir de là que sa porte me resta ouverte jour et nuit. Mais ma malédiction jetait une ombre sur nos vies. Et lorsque je lui avouai la méthode pour la stopper, ce sujet devint un sujet de discorde.
La vérité était qu’il ne me restait presque plus de temps. Face à cette situation urgente, il fit des pieds et des mains pour me convaincre de la tenter allant jusqu’à rendre nos nuits douloureuses. La méthode était devenue trop risquée et je lui rappelai qu’il pouvait perdre plus que sa vie. Mais avec lui s’était tout ou rien et je voulais vivre. Nos amis ne pouvaient que regarder nous déchirer, ils ont maintes fois essayés de nous raisonner sans succès.

Lorsque je me suis réveillée, il n’était plus là. Il y avait juste son cadavre pour refroidir les draps.
On avait tout calculé hormis un facteur, celui que l’on soit deux à être protégés. Quelques mois après, j’ai mis au monde l’une des causes de notre défaite. J’ignorais que je pourrais me mettre à haïr mon propre enfant. Au point que je n’ai pas su le sauver. Peut-être ne l’ai-je pas voulu.
Maintenant je m’en veux mais rien n’y changera. J’ai arrêté d’y croire depuis ces évènements. Mais là où le bât blesse est que durant le court temps où je ne suis qu’une humaine ordinaire, je continue à croire en l’avenir.

Le ciel blanchâtre m’éblouit. Ma décision est prise et le moment venu je ferais face à la Porte. Concernant la Source, je laisse le court du destin en décider car je souhaite aussi de savourer mes derniers moments avec ces êtres qui sont si chers à mon cœur et qui m’acceptent depuis tant de vies. Un jour prochain, l’aube deviendra mon crépuscule car choisir de ne pas choisir est aussi un choix.

« – Je t’avoue Killia que je n’ai qu’un regret, celui de ne pas connaître la saveur de ses lèvres. »

Tout à coup, quelqu’un toqua à la porte de la chambre. Celle-ci s’ouvrit timidement et laissa passer la tête d’Audrey. Cette intrusion sortit Crow de ses pensées et cette dernière se redressa faiblement dans son lit. Son corps endolori la fit s’écraser dans son oreiller. Soupirant d’amusement, la jeune gardienne rejoignit son amie pour l’aider à se lever.

« – Dis donc, tu as encore défait tes bandages ! taquina Audrey.

– Désolée, gémit Crow.

– Bon, j’arrange tout ça et on va rejoindre les autres. Le petit déjeuner est presque prêt.

– Il est si tard que ça ? s’inquiéta la plus jeune.

– Ca va, on a un peu de temps, rassura la plus âgée. D’abord je te rafistole un peu et si tu es sage, tout à l’heure je te préparais un bain spécial nature. »

Devant l’expression mitigée de Crow, Audrey rajouta : « Ne t’inquiètes pas, on t’attend.

Dehors le vent se renforça et balaya les ruelles, s’engouffrant à l’intérieur de ce labyrinthe moderne.
Lorsqu’il traversa une avenue, un mince filet de pensée s’immisça en lui : « Maître, je vous en pries. Souvenez-vous de moi. »
Puis la brise éparpilla ces particules jusqu’au cœur de la cité métropolite.

to be continued

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